Une goutte d’eau dans l’Océan Bucarest
Lorsque, souvent, par les rues, je me prends à haïr Bucarest, c’est surtout de voir comme ses habitants la haïssent, eux, quotidiennement et inexorablement.
Cette ville, peut-être ce pays, porte cette « haine projetée », cet habit, ce masque de misère qu’ont les gens, les enfants maltraités.
Ces jeunes que j’ai connus à Hors la rue, à Paris, ces enfants des rues, n’ont pas eu la chance d’être entre les mains d’adultes bienveillants, emprunts d’un peu de bon sens, d’amour et d’empathie, et chacun s’est fabriqué son masque de misère.
Pour survivre, grandir « monstrueusement ».
Enfants brisés, difficiles, sur qui sont projetés tant d’indifférence et de mépris que leur malheur nous gêne. L’agacement de l’ « honnête homme », le nez dans son journal ou l’injure aux lèvres, lorsque le petit tzigane passe mendier dans le métro parisien.
A l’atelier théâtre que nous avions construit, ils redevenaient des enfants émerveillés, des adolescents grande-gueules et timides, et c’était une respiration.
Mais les éducateurs qui passent leurs journées avec eux, qui se vouent à essayer de les sortir de la rue, qui vont les chercher, les informer, le jour, la nuit, dans les squats, les trains, les lieux de prostitution, eux qui les connaissent le mieux, vous dirons tous à quel point c’est difficile de ne pas devenir fou, de ne pas avoir envie de leur mettre des claques, à quel point leur mission est épuisante et presque insurmontable !
Le mépris et la misère mûrissent des monstres.
Ici, c’est un sentiment prégnant, partout sur les murs de la ville en lambeaux, dans le comportement des gens.
Comme ces enfants là que j’ai aimés quand même, j’aime parfois Bucarest.
Parfois, c’est même une surprise magnifique, quand je découvre sa beauté. Qui s’était bien cachée sous son voile de souillure, sous son masque de monstre, mais qui est là, pour moi qui veux la surprendre !
La Roumanie et les rues de sa capitale, comme les enfants en péril à Paris qui ont voulu s’en échapper, ne se laisse pas facilement « aider ».
Ce n’est pas facile, à Hors la rue, de tenter de faire entrer ces jeunes là dans le « droit commun ».
Pas facile non plus, ici, d’essayer de « faire le bien ». Il faut beaucoup de courage pour être généreux. Pour aimer des enfants martyrs. Ou pour aimer son pays dans les actes.
Pour aimer en faisant et non pas pour se dire ou pour montrer qu’on aime. Pour surmonter la haine, la honte et la peur qu’on a tous de la misère, lui enlever son masque pour voir la beauté.
Il faut du courage et des gens, aux moins quelques uns, qui déplacent un peu leurs regards et se mettent à la tâche !
Une goutte d’eau dans l’océan, un grain de sable dans le désert, c’est vrai, mais le monde « géologique », le monde en dehors de nos « civilisations » et malgré elles, se transforme et se fait par une lente érosion. Les gouttes d’eau creusent la pierre et animent de vie le monde souterrain et les grains de sables dessinent les montagnes. L’homme est dans le monde.
Ce n’est pas « pour rien ». Que proposerons-nous ?
Marie


